Comme tous les matins, Mouss, mon chat, vint m’effleurer la joue de son nez humide et de ses moustaches. J’émergeai subitement d’un profond sommeil où je m’enlisais dans un rêve sans forme. « Fous-moi la paix ! » grommelai-je en me retournant de l’autre côté et je glissai à nouveau dans les brumes sombres et ouatées de mon cerveau.

Un petit miaulement quémandeur, un ronronnement me réveilla à nouveau. « Il veut sortir » pensai-je. « Si je ne le sors pas, il va m’empêcher de dormir jusqu’à ce que je le fasse… ». J’ouvris les yeux. Le réveil indiquait 5 heures 20. En soupirant, je roulai sur le côté, enfilai rapidement mon jogging et me dirigeai vers la porte où Mouss m’attendait déjà. Il descendit les marches à toute allure et je le rejoignis à l’entrée de l’immeuble. J’entrouvris la porte, Mouss se faufila dehors et disparut.

J’allais remonter chez moi en pensant avec délice à mon lit encore chaud quand une impression d’étrangeté me figea sur place. Qu’est-ce que c’était ? L’odeur. Ce n’était pas l’odeur habituelle. Je vivais à proximité du quai et j’étais habituée à l’odeur d’eau croupie qui se dégageait de la rivière, mêlée aux odeurs de bitume, de gaz d’échappement et aux relents de graisses provenant du Kebab d’à-côté. Mais ce matin, ça sentait… la nature ! Une odeur légèrement marine montait de l’eau et se mêlait à des senteurs d’humus, de fleurs, de feuilles qui me ramenaient à mon enfance. J’eus la vision fugitive d’un pique-nique en forêt, au bord de la Rêverotte… Aurait-on lavé la rue, l’atmosphère, le ciel pendant la nuit ? Je pris alors conscience d’une autre étrangeté. Le bruissement de l’eau et un léger clapotis remplaçaient la sourde rumeur de la ville rompue par les bruits de klaxons, de claquements de porte, de voix, de moteur ou de freinage qu’on entendait d’habitude. Cela m’intrigua tant que j’ouvris tout grand la porte pour avancer sur le trottoir.

 

J’étais dans un lieu étrange et sombre. Autour de moi, je devinais des buissons, des arbres et une brise légère me caressait le visage… Mais où était la rue ? Les réverbères ? Les quais ? La ville ? La ville avait disparu ! L’angoisse me nouait la gorge, le sang cognait à mes tempes et mes jambes se mirent à trembler. Je me retournai vers mon immeuble, mais il avait disparu dans l’ombre informe qui m’environnait. Une route venant de nulle part se perdait au loin dans une sorte de clair-obscur souligné par la rivière d’argent. A ma droite, la silhouette familière du Rosemont se détachant sur un ciel encore sombre et piqueté d’étoiles me rassura, car avec la rivière, il m’indiquait que j’étais toujours chez moi.Indécise, je restais debout, là, le cœur battant et les jambes en coton, effrayée à l’idée d’avancer sur cette route, vers l’inconnu, mais craignant plus encore de rebrousser chemin vers l’obscurité qui avait englouti mon immeuble.

Peu à peu, le calme ambiant commença à agir sur moi et mes idées s’éclaircirent. Il n’y avait pas que moi dans cette ville, et ce qui m’était arrivé avait bien dû arriver aux autres, ou leur arriverait bientôt. Par conséquent, tout le monde allait essayer de se regrouper quelque part, c’est ce qu’on fait en général dans les films de science-fiction… Mais se regrouper où ? Je considérai la route. « Une route, en principe, ça mène quelque part ! » me dis-je, en toute logique, et après un ultime coup d’œil derrière moi pour m’assurer qu’il n’y avait pas de retour possible, je me mis en route.

 

J’approchais de l’endroit où la rivière contournait le Rosemont, attirée et intriguée par une lueur que je voyais au loin sur l’autre rive, lorsque j’entendis marcher dans ma direction. C’était le boulanger et son épouse, aimable et souriante, qui me servait mon pain tous les matins dans la boutique odorante et proprette de mon quartier. Je les interpellai en disant « Bonjour ! Savez-vous ce qui se passe ? ». La boulangère regardait dans ma direction mais elle ne me répondit pas. Peut-être ne m’avait-elle pas entendue, pensai-je, en ajoutant : « Où mène cette route ? Et qu’est-ce qu’il y a, de l’autre côté de la rivière ? ». Sans s’arrêter de marcher, son mari prononça quelques mots que je ne compris pas, et ils poursuivirent leur chemin, me laissant plantée là avec mes questions, comme si je n’existais pas. Décontenancée, je me demandais que faire… Ils n’avaient pas dû me voir. Est-ce que je ne devrais pas les suivre ? Ils avaient l’air de savoir où aller ? En même temps, j’avais très envie de savoir ce qu’était cette lueur que je voyais là-bas, depuis un moment.

Hormis l’étrangeté de tout ce qui m’arrivait depuis que Mouss m’avait tirée du lit, la balade était très agréable. Il ne faisait pas froid, et l’air frais et vif m’apportait toute sorte d’odeurs végétales que j’avais oubliées. J’angoissais un peu à l’idée de ne pas retrouver l’univers qui était le mien mais en même temps, j’étais très excitée par l’aventure que j’étais en train de vivre. Cela faisait longtemps que je croupissais dans mon train-train quotidien et quelque part, je me sentais renaître… « Après tout, ça ne me coûte rien de continuer un bout de chemin, je pourrai toujours revenir en sens inverse plus tard », pensai-je, et je repartis donc sans plus d’hésitations.

Après quelques minutes de marche, j’arrivai presque en face de cette chose bizarre que je voyais luire depuis un moment. Il s’agissait d’un bâtiment éclairé, dont le toit en forme de dôme ou de coupole dépassait du bosquet d’arbres qui l’environnait. Encore quelques mètres et je pourrais le voir en entier.

Je pris un petit sentier qui descendait vers la rive et au détour de ce sentier, je le vis enfin dans toute sa splendeur. C’était une énorme boule de cristal luminescente, d’une blancheur nacrée, qui nimbait d’une douce opalescence tout le paysage environnant. On aurait dit que la lune était descendue sur terre et ce spectacle transporta tout mon être.

Je descendis encore un peu pour atteindre le bord de la rive et à ce moment, je vis se matérialiser devant moi une légère passerelle de cristal. C’était féerique, j’avais l’impression de vivre l’un de ces contes que je lisais étant enfant... Prudemment, je la testai du pied, m’attendant à moitié à la voir disparaître tel un nuage, mais elle était bien là, et bien solide. Encore un peu craintive, je m’engageai dessus et traversai lentement la rivière. Au-dessous de moi je devinais plus que je ne les voyais les eaux sombres et menaçantes, et il me semblait glisser sur un rayon de lumière au-dessus d’un gouffre insondable. Cela me donna une étrange et profonde impression d’éternité.

J’atteignis enfin l’autre rive et je vis, de part et d’autre de la boule, des gens qui, comme moi, s’en approchaient. Il me vint alors l’idée saugrenue de voir des spermatozoïdes s’approchant de l’œuf à féconder et cette pensée me remplit de gaieté… Je me tournai vers la boule, ne sachant trop que faire, lorsque je vis la paroi s’effacer devant moi. Malgré mon appréhension, j’entrai sans hésiter, tellement était forte la fascination que cette chose exerçait sur moi.

 

Je me tenais à présent dans une grande salle circulaire entièrement faite de miroirs, sauf que ces miroirs ne reflétaient pas mon image.

Après quelques secondes, ou peut-être des heures car j’avais perdu toute notion de temps, les miroirs commencèrent à s’animer. Dans une sorte de brume chatoyante, je vis danser des éclairs, des lueurs, des arcs-en-ciel, des feux d’artifices. Puis ces couleurs se stabilisèrent et je vis apparaître un paysage bleu-vert, clair et lumineux, que j’avais l’impression de survoler : des montagnes, des vallées peuplées d’étranges animaux, des lacs et des rubans de rivières bleues…

Puis tout me devint familier, et je reconnus ma ville sous la protection bienveillante et séculaire du Rosemont. Mais elle était différente. C’était une cité ancienne beaucoup plus petite, aux rues pavées, dont les bâtiments de pierres taillées beiges et bleutées s’ornaient de sculptures, de colonnes, d’arcades et de statues. Là s’activaient des gens vêtus de tuniques, de braies, de blouses ou de toges, parlant une langue que je ne connaissais pas, portant ou utilisant des outils ou des objets très anciens, dont certains m’étaient totalement inconnus. A proximité de l’endroit où j’habitais, se trouvait un immense bâtiment circulaire à ciel ouvert, sans doute un amphithéâtre ou des arènes. Des hommes vêtus de cuir et de métal, armés de fer, parfois montés sur des chevaux, entraient ou sortaient de ce bâtiment. J’avais l’impression d’être dans un grand péplum…

Mais ce qui me surprenait le plus, c’était que tous ces gens faisaient partie de mon quotidien : je reconnaissais mes voisins, mes amis, ma famille, les commerçants de mon quartier, les vendeurs des marchés et des brocantes, et les SDF qui faisaient la manche en bas de ma rue...

Puis les images défilèrent de plus en plus vite, comme dans un film en accéléré. Je vis les beaux bâtiments romains se défaire, tomber en ruines, puis laisser la place à de pauvres bâtisses en bois, de riches demeures ou de grandes cathédrales. Je vis des incendies détruire des quartiers entiers et des hommes les reconstruire. Je vis des guerres, des tempêtes de neige, des inondations, des tremblements de terre… Je vis les vêtements changer, les objets et les outils se spécialiser… mais les acteurs de ce film étaient toujours les mêmes. Avec le paysage, ils étaient les seuls à ne pas changer.

Enfin, le rythme se ralentit et je vis ma ville et ses habitants tels que je les connaissais aujourd’hui.

Je sus alors, comme si je venais d’en avoir la preuve, que nous étions toujours les mêmes, gens d’aujourd’hui ou gens du passé, nous avions vécu ensemble toutes ces vies… Nous étions éternels. Chaque vie n’était qu’une étape, et la mort n’était qu’une porte s’ouvrant sur une nouvelle étape.

Et je compris alors que je venais d’ouvrir cette porte.

Françoise Verdenne - Besançon, mai 2008