Oh papa, que de beaux souvenirs tu m'as laissés ! Tu m'as donné tout ce qu'un père peut donner à son enfant : un modèle, l'équilibre, le calme, la gaieté, la positivité, le goût du travail, l'obstination... On ne se voyait pas souvent, qu'aux vacances, mais ces moments ensembles étaient intenses. Dès le premier dimanche de vacances (de Noël, de la Toussaint de Pâques, où des grandes vacances), on te voyait arriver dans ta traction noire et c'était la fête à la maison. Maman et toute la famille descendait sur le perron pour t'accueillir, Paul mon frère (qui n'était pas ton fils) et Joëlle (ma cousine) empressés de recevoir plaques de chocolat et autres bonbons... tu donnais à maman des cagettes de légumes et de fruits, puis vous discutiez un moment de choses et d'autres que je n'écoutais pas, toute occupée à me régaler avec Paul et Joëlle (tu ne l'as jamais su, mais Paul m'a dit que tu étais le seul père qu'il ait connu, il t appréciait beaucoup).
Après nous partions pour Langres, moi heureuse de te retrouver, et sans inquiétude, sachant que plus tard, je retrouverais maman. J'étais simplement prête à profiter du moment présent. Le long de la route, tu avais l'habitude de t'arrêter au bord d'un champs près de Gray, pour écouter un match de foot sur une radio que tu branchais sur la batterie de la voiture. Tu faisais d’ailleurs partie toi-même de l'équipe de foot de Langres. Tout en écoutant, on cueillait des pissenlits pour le repas du soir, et on ramassait de l'herbe pour les cochons d'Inde que tu élevais dans la cour intérieure de ton magasin – eh oui, à cette époque, on mangeait encore les cochons d'Inde ! Les clients en étaient friands. Moi ça me faisait de la peine qu’on les tue. C’est grand-père qui s’en chargeait.
Et puis, et puis... Je me souviens... pendant ces vacances, tu m'emmenais au bord du lac de la Liez ou de Villegusien. C'est toi qui m'a appris à nager... tu me tenais sous le ventre et le menton, ou tu me mettais au milieu d'une chambre à air pour que je puisse barboter sans danger. Mais je ne voulais rien lâcher... Alors quand tu m'as dit « le jour où tu nages toute seule, je t'achète un vélo », le soir même, je réclamais mon vélo, cela t'a fait bien rire. En fait de vélo, c'était un tricycle, mais que je me suis amusée avec !
Au lac, nous faisions aussi du kayak, c'est toi qui m'a appris à pagayer. Plus tard, on partait en promenade sur le lac, moi devant, toi derrière, me surveillant. On a fait aussi du voilier, il existe même une carte postale où nous nous apprêtons tous les deux à partir en voilier ! Parfois, tu te plaçais sur la digue de la Liez pour pêcher et tu m'expliquais qu'il ne fallait pas parler, sinon les poissons fuiraient. Je restais près de toi bien sage, regardant évoluer le bouchon, et l'eau couler, paisible, applaudissant quand tu prenais un poisson.
J'aurais passé des heures, assise auprès de toi sans bouger.
Les soirs d'été, nous campions au bord du lac. Tu faisais un gros feu de bois, et tu faisais cuire les poissons que tu avais pris, et des grillades d'oignons – c'est toi qui m'a fait aimer les oignons grillés, chaque fois que j'en mange, je repense à ces soirées. Et puis, plus tard, quand la nuit tombait tu me montrais les étoiles et tu me disais leurs noms : Vénus, basse sur l'horizon, la première levée. Mars, la planète rouge, la Grande Ourse, la Petite Ourse, l'étoile polaire, et bien d'autres encore... J'aime toujours regarder le ciel, tu sais. Quand je le fais, je pense à toi. Peut-être es-tu une étoile à présent ?
Un soir d'hiver, je me souviens, tu as cuisiné pour grand-père, grand-mère, tante Germaine et moi une fondue savoyarde. Tante Germaine était la plus jeune sœur de ma grand-mère. Elle s'occupait de moi quand mes grands-parents t'aidaient au magasin. Bref, personne n'avait jamais vu de fondue à cette époque. Tu tenais la recette de maman. Je te regardais religieusement mettre le fromage à petites poignées et tourner lentement le mélange qui fondait dans le liquide blanc – du vin. Puis à la fin tu as versé une goutte d'alcool, et en riant tu as dit « il ne faudra pas trop en donner à Françoise, sinon elle va être saoule » Je ne comprenais pas tout, mais je riais avec les autres qui avaient l'air de trouver cela très drôle.
Parfois, le dimanche, on partait faire la tournée des fermes pour ravitailler ton petit commerce d'alimentation. Tu leur achetais poules et poulets, lapins, œufs, lait, légumes et fruits, tout ce qu'on peut acheter dans une ferme. De retour à la maison, tu fabriquais toi-même des fromages blancs et de la cancoillotte, encore une nouvelle recette que tu tenais de maman et que tes clients appréciaient.
On allait aussi de temps en temps en visite chez nos cousins de Champigny les Langres. C'était une grande maison pleine d'enfants turbulents qui me faisaient un peu peur. Ils avaient une cabane de pêcheur au bord du lac, et nous y allions tous ensemble pique-niquer. Tu pêchais, moi je faisais de la barque avec les cousins la peur au ventre parce qu'ils menaçaient de faire chavirer la barque. Le soir, nous rentrions manger au milieu d'un brouhaha incessant. Nos cousins tenaient un bar toujours plein de monde et un magasin d'alimentation-quincaillerie-dépôt de pain, bref tout ce qui peut être utile dans un petit village qui n'a qu'un seul commerce. Je les aimais bien, mais je n'aimais pas beaucoup tout ce bruit et ces mouvements. Je préférais la petite maison chaleureuse et calme de mes grands-parents. J'ai toujours été une enfant calme et solitaire, je tiens peut-être cela de toi ?
Et puis... notre vie a basculé, nos choix respectifs nous ont séparés. Mais je voulais vraiment te dire que je t'ai toujours aimé, papa, et je suis sûre que toi de ton côté, tu m'aimais aussi.
Aujourd'hui ton esprit vogue dans les nuées, Peut-être es-tu dans la pluie qui frappe mes fenêtres, dans le parc où j'aime aller me promener, dans l'arbre dont je caresse le tronc, dans la fleur que je photographie, dans l'oiseau qui s'envole tout là-bas, dans l'eau de la rivière et surtout, dans les étoiles que tu aimais tant,,,
Françoise Verdenne, janvier 2016