Ne-pas-avoir-les-yeux-en-face-des-trous

Cette nuit, j’ai pas fermé l’œil.

Enfin, quand je dis « pas fermé l’œil »… j’en ai bien fermé un, mais c’était pas le bon.

C’était le mauvais œil.

Je lui ai ordonné de rentrer dans sa coquille, mais il a fait la sourde oreille. Alors je l'ai surveillé du coin de l’œil toute la nuit, et j’ai fini par tourner de l’œil...

C'est pour ça que ce matin, je n’ai plus les yeux en face des trous !

 

Comme j’avais des courses à faire, je suis sortie quand même, mais je n’y voyais goutte et en traversant la rue, j’ai failli me faire renverser par un automobiliste. Il s’est mis en colère :

- Vous pouvez pas regarder où vous mettez les pieds ?
- C’est difficile, j’y vois pas plus loin que le bout de mon nez.
- Dans ce cas, chaussez des lunettes !
- A quoi ça servirait, puisque j’ai pas les yeux en face des trous ?
- Continuez comme ça et vous irez droit dans le mur !
- Y’a un mur ? Ou ça ?
- Non, je disais ça comme ça, pour vous mettre en garde, vous ne passerez pas toujours entre les gouttes !
- Ah bon, vous m’avez fait peur, j’ai pas envie, en plus, de me cogner la tête contre le mur !
- Ça vous remettrait peut-être les idées en place ?
- C’est pas mes idées qu’il faudrait remettre en place, c’est mes yeux ! Vous ne voulez pas m’aider ?
- Quoi ! Vous voudriez me mettre à contribution !
- Ça serait vraiment sympa de votre part de me prêter main forte, ça m’enlèverait une belle épine du pied !
- Décidément, vous n’avez pas froid aux yeux, vous !
- Non, de ce côté-là, ça va, merci, ils sont bien à l’abri.
- Vraiment, j’en crois pas mes oreilles !

Il était dans tous ses états. Je n’ai pas voulu insister. Il est remonté dans sa voiture et il a démarré sur les chapeaux de roues.

Et moi j’ai continué ma route les yeux fermés…

Françoise Verdenne - Besançon, novembre 2014