Ce sont les enfants dont l'affectivité est fortement perturbée, et dont les rêves doivent être suivis avec une grande attention. Faut-il parler en premier lieu des couples désunis, dont la mésentente atteint l'enfant de plein fouet et fait vaciller la maigre sécurité qu'il a pu acquérir, en même temps que monte chez lui l'angoisse de l'abandon ?

Dans les rêves des enfants menacés, on trouve une distorsion de la réalité. Il y a sentiment de « vide intérieur ». L'enfant se sent distancé des choses avec lesquelles il opère une rupture.

Voici le rêve d'un enfant de 13 ans. Il se produisait souvent. Je le retranscris tel quel :

- Tous les gens étaient avec leurs membres de tous les côtés. Les bras et les jambes de ces gens ne tenaient pas à leur corps. Tout ça bougeait. C'était noir. Moi j'avais peur dans mon rêve comme si j'avais été au fond d'un grand trou avec des morts qui vivaient.

Ce rêve - on le conçoit facilement - traduisait un état affectif gravement perturbé, un état de schizoïdie à prendre très au sérieux. Dans ce type de rêve, les personnages sont « détruits » ; il y a désunification intérieure, perte du sentiment de la réalité, flottement entre la vie et la mort de l'âme...

-  D'autres rêves montrent des apocalypses, des catastrophes, des raz-de-marée. Parfois, les figures humaines sont dérisoirement petites. Je possède un rêve d'enfant (12 ans) :

- Je voyais mon père et ma mère ; il y avait beaucoup de bruit partout. Ils étaient comme des fils de fer, et ils n'avaient pas de tête. Ils étaient séparés par un mur épais... C'était terrible.

Il s'agissait d'un couple très désuni, ayant de fréquentes disputes. Ainsi, cet enfant voyait ses parents comme filiformes, sans contenu réel, vidés de substance vitale ; ces parents devenaient de simples « signes » ; ils n'étaient même plus des symboles ! Un enfant perdu, en somme... Et, en plus, on l'avait placé - disons abandonné - dans un pensionnat.

-  Voici quelques autres exemples de rêves produits par une affectivité dangereusement troublée :

- Jacques (11 ans) rêve fréquemment de chaînes de montagnes. Elles sont extrêmement pointues et barrent tout l'horizon. Des fils de fer barbelé clôturent l'endroit où se trouve Jacques.

C'est évidemment un rêve par lequel l'enfant ressent le monde entier comme « pointu », perçant, dangereux. Il se sent menacé de toutes parts ; même l'horizon de sa vie est bouché. Et de plus, son espace personnel est clôturé par des pointes également ! C'est un rêve qui traduit un état affectif fortement perturbé ; la dépression ou la schizoïdie menacent.

Il en va de même pour le rêve suivant (Anne-Marie 13 ans) :

- Elle rêve souvent de personnages à très petits corps, comme larvaires, mais à tête énorme. Les dents sont démesurées. Ces personnages grouillent parfois ; ils crient ou ricanent.

Deux autres types fréquents de rêves d'angoisse

- Annie (12 ans) rêve souvent d'excréments. La pièce entière est barbouillée. La fillette se réveille en tremblant.

C'est un genre de rêve commun chez l'adulte également. C'est la traduction d'une « analité » bloquée. Ici, l'enfant « retenait » sa personnalité, qu'il « libérait » parfois brutalement dans des crises d'agressivité qui éclataient sur tout et tous

- Hélène (14 ans) rêve souvent que sa bouche est emplie de sable, ou de ciment, ou divers objets généralement pointus : clous, punaises. Elle tente de retirer ce qui obstrue sa bouche, mais sans y parvenir. Elle se réveille «paralysée de peur ».

On trouve ce genre de rêve chez beaucoup d'adultes également. Il traduit la difficulté - ou l'impossibilité - de s'exprimer par la parole. Il s'agit souvent de personnes ayant été empêchées pour diverses raisons (moqueries, humiliations, incompréhension, etc.) de parler librement selon leurs sensations propres. Cela aboutit généralement à une inhibition angoissée de la personnalité tout entière, la parole étant le moyen fondamental d'expression de soi-même.

Encore d'autres types de rêves d'angoisse :

- Pascal (12 ans) dit toujours rêver en couleurs. Cependant, les teintes sont délavées, à la limite de l'irréel, et sans cesse identiques dans tous les rêves : pastel rose et noir...

Ce genre de rêve traduit l'anxiété et l'inhibition ; d'autant plus que le rêve se répète fréquemment. Tout est estompé, brumeux. Aucune couleur n'est franche ou tranchée, même si l'enfant a rêvé en noir et blanc et ressenti ensuite le rêve coloré.

- Annette (11 ans) rêve fréquemment qu'elle frappe à la porte d'une maison inconnue dont elle pressent l'accueil amical. Elle demande « humblement » (sic) à manger.

C'est un rêve qui rappelle ceux où l'enfant se voit « recueilli ». Est-ce ici un besoin exagéré de dépendance, afin d'éliminer l'angoisse d'être abandonnée ? Un besoin d'être aimée à tout prix, par manque éventuel d'affection maternelle ? Les parents doivent essayer de savoir si l'enfant n'est pas à la recherche permanente de marques d'amour, s'il ne s'affole pas à la moindre absence de sa mère. Car ce rêve semblerait détecter un masochisme ou un misérabilisme naissants. De toutes manières, il y a un grand sentiment de solitude.

Pierre Daco "L'interprétation des rêves" (extraits)