La qualité et la complexité des rêves varient avec l'âge des enfants. La vie d'un jeune enfant est formée d'un univers de sensations. Il vit ainsi une sorte de rêve permanent, partagé entre les songes nocturnes et les rêveries diurnes fondées sur une imagination sans bornes. De plus, un jeune enfant ne se sent pas « séparé », bien que, la plupart du temps, les adultes le poussent à se ressentir comme différent et séparé des autres.

Les actes de l'enfant sont « religieux » ; ils le relient au monde et à l'univers. De plus, le jeune enfant ne possède pas encore de Sur-Moi suffisamment fort pour déformer ou refouler les éléments du rêve - encore que l'on s'empresse généralement de lui procurer un Sur-Moi à travers lequel la liberté intérieure n'a plus cours.

Mais si un rêve de jeune enfant présente des « refoulements », ces derniers sont mis en images de façon suffisamment claire pour être facilement interprétés. Car l'enfant - malgré tout - ne sépare que peu le « bien » du « mal ». Il ne refoule que ce qui lui apparaît comme démesuré ou insupportable.

Six types de rêves d’enfants

a) des rêves réalisant carrément un désir réprimé la veille, à la suite d'un interdit adulte

On peut imaginer que tous les très jeunes enfants font des rêves grâce auxquels ils se « vengent » d'une frustration éprouvée la veille. Leur rêve décrit généralement la situation telle quelle, sans aucune déformation. Tel enfant possédera un fusil qui lui fut refusé. Tel autre se verra manger goulûment de la confiture, ou baguenauder dans le jardin, etc. Ce sont ainsi des rêves « de désir », dans leur acception la plus simple.

b) des rêves compensatoires ;

Les rêves peuvent présenter des compensations énormes. L'enfant se voit démesurément fort ; il est grand ; il est victorieux, riche, adulé, célèbre. Ces rêves seront d'autant plus marqués que l'enfant souffrira - à tort ou à raison - de sentiments d'infériorité, ou d'impuissance, de rejet, d'abandon, etc.

L'enfant peut également plonger dans un masochisme tout aussi énorme. Il est adopté par une tribu dont il est l'esclave dévoué. Ou bien il se voit misérable et solitaire, il mendie, il pleure dans un dénuement total...

Je possède un rêve curieux, fait par un garçon de 9 ans, et que voici :

- Il se voit sous les traits d'un homme âgé et portant barbe blanche. Dans cet état, il distribue la justice.

Parlant avec le garçonnet, je pus constater que ce rêve (qui se répétait fréquemment) comportait des « transpositions » ;

L'homme âgé était un rappel du grand-père de l'enfant, homme bon et juste. La barbe blanche est le symbole bien connu de l'âge et de la sagesse. Quant à la justice distribuée, l'enfant avait entendu parler de Louis IX répandant l'équité sous son célèbre chêne.

Mais l'enfant disait :

« Je préférerais être très âgé. On n'a plus de difficultés, puisqu'on est devenu un sage ! Il ne faut plus s'en faire (sic), on n'a plus de comptes à rendre à personne, plus de devoirs à faire, plus d'instituteurs, plus rien qui vous humilie et vous embête (sic) ».

C'était donc un simple rêve de compensation, mais dont la fréquence était tout de même légèrement inquiétante...

c) Des rêves d'agressivité

Les rêves d'agressivité sont nombreux. Ils peuvent être de simples rêves compensatoires à des sentiments d'infériorité ou de faiblesse. Ils sont « normaux », dans la mesure où l'agressivité ne devient pas la poutre maîtresse de la personnalité. Ces rêves peuvent également montrer une paranoïa naissante chez l'enfant. Celui-ci croit que « on lui en veut », que « on le regarde dans la rue », que les « gens sont méchants avec lui », qu'on « écoute tout ce qu'il dit », etc. Mais il se croit alors obligé d'être le premier partout, de ne jamais échouer, de ne jamais démériter ni faillir; bref, obligé d'être un sur-homme en se montrant parfait en toutes choses : ce qui est le meilleur moyen, croit-il, de ne jamais donner prise aux critiques d'autrui, dont la moindre fait basculer son univers en le plongeant dans l'angoisse.

C'est dans ces types de rêves que les associations faites par l'enfant doivent être interprétées avec minutie ; le « perfectionnisme », en effet, est un des pièges à angoisse parmi les plus fréquents.

d) des rêves produits par la situation oedipienne ;

Les rêves traduisant un complexe d'Oedipe (voyez dictionnaire) sont probablement parmi les plus nombreux chez les enfants, garçons ou filles (encore que chez la fille il s'appelle «complexe d'Electre»). La fréquence de ce type de rêves est normale, puisque la situation oedipienne est la plus puissante qui soit dans une vie humaine.

- Michèle (11 ans) se voit portée dans les bras d'un pèlerin. Il lui dit : "Je vais aller avec toi jusqu'à la Mecque". Ils passent rapidement devant des femmes voilées.

Michèle a associé assez facilement :

- Je ne sais pas qui était le pèlerin, mais j'avais en lui une confiance totale, comme en Dieu! J'aurais été avec lui n'importe où, dans n'importe quelles conditions...

- Et que signifie pour toi la Mecque?

- Oh! bien... j'ai vu des reportages à la télévision. Je trouve magnifique cette foi qui conduit des foules entières vers un même lieu. Comme Rome chez nous. Mais la Mecque, c'est plus... plus fort, plus intense, plus en-dedans de soi, vous voyez ? Vous voyez ce que je veux dire ?

- Oui, oui, je vois très bien...

- La Mecque, c'est le bout du monde. C'est... c'est autre chose, un autre monde, un monde interdit. Un chrétien ne peut pas aller là-bas, n'est-ce pas ? Mais avec mon pèlerin, je ne risquais rien. Il était invincible, mon pèlerin ! C'était très bon, vous savez, la vie avec lui...

- As-tu jamais vu des femmes voilées?

- Oui, encore à la télévision. Oh ! je ne voudrais pas vivre parmi ces femmes ! Vous vous rendez compte ? tous ces yeux noirs qui vous regardent, comme encadrés par les vêtements ? Allez savoir ce qu'elles pensent ? si elles vous aiment ou vous détestent ? Dans mon rêve, elles étaient impassibles. Je n'étais pas très à l'aise ! Leurs regards nous accompagnaient, mon pèlerin et moi...

Je crois que l'on peut facilement synthétiser l'interprétation (en accord avec ce que disait Michèle, d'ailleurs). Le pèlerin était un père idéalisé, symbolique : le Père en général. Ce pèlerin était la transposition du Chevalier qui réveille la Belle (au bois donnant), c'est-à-dire qui la retire de l'identification maternelle pour la guider dans la vie active.

Le pèlerin était ainsi le guide avec qui l'on va « au bout du monde », en parfaite confiance (c'est-à-dire en parfaite fusion avec lui). C'est le Père qui montre la voie du centre de la personnalité (symbolisée par la Mecque). Celui qui entraîne également vers les dangers et les inconnues de la vie (la Mecque, le pays interdit).

Quant aux femmes voilées, elles représentent la Mère. Elles sont mystérieuses; la fillette ne connaît pas la réaction intime de sa mère face à cette fusion qu'elle désire réaliser avec son père. Mais il n'y a pas de culpabilité; rien qu'un peu d'inquiétude.

C'est une situation oedipienne tout à fait normale. Contrairement à ce qui se passe généralement, l'enfant ne rejette même pas sa mère afin de posséder pour elle seule l'amour de son père.

Mais il y a davantage. Ce pèlerin ne représente-t-il pas l'Animus naissant de Michèle, avec la curiosité des choses, la créativité que cela signifie?

C'est, en résumé, un rêve très beau et sain.

Un autre rêve d'Oedipe

- Catherine (13 ans) rêve qu'elle se trouve au commissariat de police. Elle a été arrêtée pour avoir volé une pomme à une marchande des quatre saisons qui témoigne contre elle. Le commissaire fait sortir la marchande, puis donne à manger à la fillette.

C'est un rêve simple. La pomme (d'après Catherine) est la transposition de la « pomme » d'Adam et Eve. Le commissaire représente le père. La marchande est la mère de Catherine. La mère témoigne contre elle = la mère est spoliée par la séduction que la fillette déploie envers son père, pour obtenir l'exclusivité de son attention et de son amour.

Le père «élimine» sa femme (il fait sortir la marchande); c'est évidemment une projection du propre désir de l'enfant.

e) des rêves d'identification à l'un ou l'autre parent.

L'identification consiste à adopter le comportement, les gestes, la façon d'être, les paroles d'une personne généralement admirée ou enviée. Il est possible également qu'un enfant imite la personnalité d'une personne qu'il hait (ou croit haïr), et qui, dans ce cas, pourrait représenter son « Ombre ».

Un rêve d'identification simple :

- Marie-Jeanne (8 ans) rêve qu'elle se trouve dans la chambre à coucher parentale. Aidée de sa mère, elle soigne sa poupée, la couche et la borde. La fillette dit alors à sa mère : " comme ça, tu vois, tu auras une petite soeur » !

On pourrait interpréter à perte de vue si on ne savait que Marie Jeanne est une fillette très saine, dont les parents forment un couple vraiment exemplaire. Ce pourrait être un rêve de compensation agressive ; la fillette se' transforme en mère et « ravale » sa propre mère au rang de fille. Mais ici, il s'agit simplement d'une identification ; Marie-Jeanne se transforme en femme « comme maman », et son rêve lui procure un enfant : sa propre mère, dont la poupée sera la soeur.

Un autre rêve d'identification

- Philippe (10 ans) rêve qu'il chasse en compagnie de son père. Tous deux possèdent le même fusil, et font montre de la même habileté.

Le garçon s'identifie ici à son père. Il possède la même arme, symbole phallique et signe de « virilité ». Il ne s'agit pas (probablement du moins ... ) d'une situation oedipienne. Sinon, le garçonnet aurait « diminué » son père. Il l'aurait éliminé symboliquement afin d'être le seul admiré et aimé de sa mère. Dans ce cas, l'arme du père aurait été plus petite, et la maladresse paternelle digne de mépris.

Pierre Daco "L'interprétation des rêves"