La peur d'être « abandonné » est l'une des peurs essentielles. C'est une angoisse quasi cosmique. C'est l'angoisse du petit enfant qui, privé de sa mère pour une raison quelconque, se sent absolument seul dans un monde devenu abstrait et effrayant. C'était la peur apparaissant dans un rêve évoqué précédemment où Virginie, égarée dans une ville, court vers le poste de police.


Mais c'est également l'angoisse des enfants dont la mère boude, par exemple; ce qui est la pire des façons de faire. La bouderie est ressentie comme un abandon; un « mur» est dressé entre la mère et l'enfant; le contact est rompu; la culpabilité et le besoin de pardon à tout prix apparaissent.


Chez l'adulte, l'angoisse d'être abandonné se traduit généralement par trois comportements principaux :


a) telle personne éprouve le besoin exagéré de posséder des amis « sur lesquels elle puisse compter». Il s'agit souvent d'un besoin angoissé. Il se traduit par une tyrannie affectueuse, par un besoin d'exclusivité totale. Le désir d'être aimé surpasse celui d'aimer. La personne amie doit être sans cesse présente, sans cesse disponible. Elle symbolise généralement la mère. L'impératif est : « n'être pas seul, n'être jamais seul, à aucun prix ». Ce genre de personne en arriverait à inviter chez elle n'importe qui, sous n'importe quelles conditions. Elle dira : "j'ai peur d'être seule" ; on devra traduire : «j'éprouve sans cesse l'angoisse d'être abandonnée de ma mère, de Dieu et des hommes » ... Il faut répéter que cette peur est essentielle et profondément humaine. Mais l'on comprend qu'elle augmente considérablement dès qu'une personne se sent démunie, incapable, ou dès qu'elle se croit tolérée par autrui, voire rejetée par eux...


b) la personne « prend les devants ». Par peur d'être abandonnée dans l'avenir, elle refuse tout lien dans le présent. Elle ne veut pas s'attacher. Elle refuse l'amour, l'amitié, l'affection. Sous-entendu : « à quoi bon ? rien ne dure, tout se brise, et je serai tout de même abandonnée un jour ». Ce genre de personne est souvent négative, critique, agressive. En attaquant les autres, elle « justifie » à ses propres yeux son refus de tout lien affectif.


c) la peur d'être abandonné se transforme en une peur d'abandonner les autres. Cette angoisse est fréquente entre personnes proches : on le comprend aisément. Chez ce type de personne, toute autonomie est freinée par : « si je me comporte librement, ne serait-ce que pour aller au cinéma, j'éprouve la sensation d'abandonner ma femme » (sous-entendu : d'abandonner ma mère). Ou bien : « d'abandonner mon mari ». Ici encore, le mari représente la mère. Ce sentiment - nous l'avons rencontré - est fréquent chez les jeunes gens prêts à se marier. Il se traduit par : « si je deviens autonome et adulte, j'abandonne mes parents; ils seront seuls au monde ». Ce qui n'est souvent que la transposition de sa propre peur.


Un rêve d'abandon (une jeune femme) :


"Je rêve souvent que je marche dans la nuit, en pleine campagne. J'appelle. Personne ne répond. Je sanglote. Je me réveille avec des spasmes qui semblent monter du fond de moi-même ..."


Il s'agissait ici d'une angoisse permanente chez cette jeune femme. Enfant, elle fut effectivement abandonnée par sa mère. Une tante la recueillit et l'éleva durement. Notons que cette femme vivait entourée d'une quantité d'amis et d'amies (ou du moins de personnes qu'elle décrétait telles!). C'était sans doute pour que l'un au moins de ces "amis", s'attache suffisamment à elle pour ne jamais l'abandonner...


Et ne peut-on se demander si les communautés d'aujourd'hui, ne sont pas la concrétisation de cette peur ?


Les causes de la peur de l'abandon


Les situations dans lesquelles l'enfant est « abandonné » foisonnent dès le début de l'existence. Ce sont le plus souvent des abandons occasionnels et courts, dus à des circonstances tout à fait normales. La frontière est ainsi sinueuse, entre les frustrations d'un enfant que sa mère a quitté pendant un certain temps (pour son travail extérieur par exemple) et la sensation d'abandon irrémédiable développant rapidement une profonde névrose d'angoisse. Dans ce dernier cas, l'enfant, puis l'adulte, n'arrivent à considérer toute relation humaine qu'en fonction d'un « abandon » possible. C'est une situation intérieure qui ne cesse jamais, pénible, douloureuse... et le plus souvent inconsciente.


Un puissant complexe d'infériorité apparaît. Le sadisme peut émerger : je souffre, donc les autres payeront. Ce genre de personne ne laisse rien paraître d'elle-même, mais elle demande qu'on devine ses moindres intentions, ses moindres sensations. Et lorsqu'elle abandonne un ami, par exemple, elle prétend que c'est l'ami qui l'a abandonnée. Cette névrose d'abandon peut produire de nombreux symptômes. Citons-en deux. Telle personne ne se sent en relative sécurité que si les numéros de téléphone (cliniques, médecins, police, etc.) sont en permanence à portée de sa main. Telle autre se sent angoissée si, en voiture, elle emprunte des routes secondaires où elle risque la panne. Cette peur « mécanique » n'est qu'une justification; en réalité, elle redoute d'être « abandonnée » sans qu'un secours n'arrive immédiatement. Le gendarme motorisé ou tout autre dépanneur - représente alors la Mère.


Névrose d'abandon, masochisme et sadisme, sont fréquemment reliés. Et l'on se rend compte que, étant donné la fréquence exceptionnelle de cette névrose, la littérature foisonne de situations où l'« abandonnisme» perce à chaque page.


Parmi les causes de ce type de névrose, on peut citer :


a) un sevrage réalisé beaucoup trop tôt. Mais tout dépend, ici encore, du climat affectif développé par la mère, ainsi que de la complexion personnelle de l'enfant;


b) une éducation où la mère ne prête pas suffisamment d'attention à l'enfant; ce dernier se ressent alors comme « inexistant » et indigne d'intérêt. Il se sent abandonné; ce qui n'est pas étonnant, puisqu'il l'est !


c) si un enfant est élevé par sa mère (père mort par exemple), il ne possède qu'un seul « appui » de sécurité. Un abandon, même partiel, est ressenti comme une angoisse sourde produisant parfois des paniques incontrôlables.


Quelques rêves d'abandon


- Julie rêve que, se promenant dans la forêt avec des amis, elle les voit s'éloigner sans l'en avertir. Un effroi apparaît. Elle appelle; nul ne répond. Le silence s'étend. La nuit tombe.


Dans ce rêve, ne se ressent-elle pas comme seule au monde, dans ce silence opaque et plongée dans une nuit planétaire ?


- Marie rêve que, arrivant chez des amis très chers, elle se heurte à un accueil indifférent et froid. Désespérée, elle ressort de la maison. Elle se trouve dans une immense plaine. La neige tombe, Elle se retourne, pour constater que les lumières de la maison amie s'éteignent. Elle se réveille en sanglotant.


Marie était une jeune femme « abandonnée » par sa mère, dans la mesure où celle-ci ne fit jamais attention à elle, ne lui demanda jamais la moindre aide, ne suivit en rien ses études, ne contrôla jamais un bulletin de classe, ne distribua jamais le moindre blâme ni la plus petite punition, pas plus que le moindre encouragement... Et, en outre, son père sembla ne jamais remarquer sa présence. Marie était donc une « fille coincée » entre une mère et un père ressentis comme inexistants; au fond, une fille seule au monde. Et elle passait son existence à refuser tout lien, par peur d'être abandonnée un jour. Au fond, elle abandonnait pour n'être pas abandonnée.


Dans ma documentation, nombreux sont les rêves d'abandon, sous une forme ou une autre. Le rêveur ou la rêveuse passent sans que le regard d'autrui ne leur soit accordé. A moins que, dans une réunion, ils ne se voient seuls dans un coin. Des téléphones ne répondent pas. Tel rêveur se voit mendier dans la rue (= mendier de l'affection). Un autre rêve de maisons vides de toute femme (sans une mère); seul un homme menaçant se trouve sur le seuil. Une jeune femme rêve qu'elle déambule nue dans la rue; personne ne la voit.


Pierre Daco "L'interprétation des rêves"