Michel habitait l’un de ces tristes quartiers de la banlieue parisienne où le béton régnait en maître et où, derrière chaque immeuble, se profilaient d’autres immeubles, ce qui soulevait parfois en lui une oppressante sensation d'étouffement. Il accusait déjà la quarantaine et exerçait depuis une dizaine d’années la profession de représentant de commerce pour une entreprise d’outillage, un métier l'obligeant à être sur les routes presque tous les jours de la semaine.

 

Il avait reçu la veille un ordre de mission l’envoyant dans une petite ville de Charente où une coopérative agricole souhaitait passer contrat sur une gamme d’outils spécifiques. Presque 500 kilomètres, 5 heures de route au bas mot…

 

« Il est encore tôt », se dit-il en constatant le silence qui régnait au-dehors. Mais un bruit assourdi de moteur, au loin, indiqua que la ville était tout doucement en train de s'éveiller.. Une petite pluie fine se mit à crépiter sur les fenêtres du salon. Il versa de l’eau dans la machine à café, et pendant que le liquide noir s’écoulait goutte à goutte dans la verseuse, répandant son odeur réconfortante, il prit sa douche.

 

Une heure plus tard, il était dans sa voiture, une Audi A6, et slalomait dans les rues qui commençaient à s’embouteiller afin de rejoindre l’autoroute A10. La pluie avait cessé et le ciel commençait à se dégager. Quelques passants marchaient d’un pas pressé dans les rues, les bus commençaient leur tournée. Il vérifia l’heure à l’horloge de son tableau de bord : 7h26. Il était dans les temps.

 

Arrivé sur l’autoroute, il alluma la radio et la voix métallique du speaker envahit l’espace :

 

« Pour certains superstitieux, ce mardi 6 juin 2006 est un jour de malédiction. Ils l'associent au 666, "nombre de la bête", nombre du diable. La rumeur court, la peur rôde... Le 6-6-6 alimente tous les fantasmes. En Roumanie, les mesures de sécurité et de protection dans les cimetières ont été renforcées. Les autorités craignent que cette date ne donne lieu à des manifestations des adeptes du satanisme. Aux Etats-Unis, dans le Michigan, la ville de Hell, mot qui signifie enfer, organise une fête ce mardi et distribuera à tous les participants un certificat garantissant qu'ils ont bien passé le 6 juin 2006....en enfer! »

 

« Quelles inepsies ! » bougonna Michel en appuyant sur les touches pour changer de station. La radio siffla, crachota et les notes pures d’une Nocturne de Chopin s’élevèrent dans l’habitacle. Michel poussa un soupir de soulagement et se cala confortablement dans son siège.

 

Il quitta l’autoroute à Poitiers et pris la nationale en direction d’Angoulême. Le paysage, dont la paisible harmonie était parfois rompue par une agglomération, une chapelle ou un château que la nationale évitait, étalait ses vignobles et ses grandes plaines fertiles. Michel aperçut au loin le ruban argenté d'une rivière bordée d'arbres qui lui rappela l'endroit peuplé de saules-pleureurs où, avec son frère, il avait l'habitude d'aller pêcher quand ils étaient adolescents… Une vague de chagrin l’envahit comme à chaque fois qu’il évoquait Alain.

 

L’an dernier, ils avaient projeté de faire ensemble le tour du Parc des Écrins. Ils aimaient faire ces randonnées à deux et retrouver cette franche camaraderie masculine, cette complicité qui était la leur. Mais la veille de leur départ, Catherine, son ex-épouse, l’avait appelé passablement affolée  : leur fille Doris venait d’être hospitalisée pour une occlusion intestinale. Il était donc rentré immédiatement à Paris et son frère était parti seul en randonnée. Il n’était jamais revenu. Porté disparu, il avait été retrouvé une semaine plus tard par les CRS des Alpes à sa recherche. Son corps disloqué, gisant dans un ravin inaccessible à pied, avait dû être hélitreuillé. L’enquête de police avait conclu que le randonneur avait probablement perdu l’équilibre et glissé le long d’une pente herbeuse avant d’être précipité dans le vide.

 

Depuis, Michel vivait tant bien que mal, submergé par un immense sentiment de culpabilité, persuadé que s’il avait accompagné Alain, celui-ci serait encore en vie…

 

Un panneau indiqua 85 kilomètres. Il vérifia l’heure : 11h30. Dans une heure au plus tard il serait à Angoulême où il avait prévu de manger. Il poussa un soupir et essaya de penser à son travail et surtout à ce contrat qu’il devrait bientôt négocier.

 

Une fois restauré, il reprit l’Audi, sortit de la ville et retrouva sa vitesse de croisière. Il lui restait une vingtaine de kilomètres à parcourir. Les minutes s’égrainèrent… Une signalisation indiquant un carrefour à cinq cents mètres le fit ralentir. Il arriva à l’endroit où la nationale était coupée par une départementale et scruta les panneaux à la recherche de la route à suivre.

 

- Malaville... Malaville à droite, Jurignac à gauche, mais pas de Nonaville. Où est ce bled paumé ? murmura-t-il.

 

Il se gara sur le talus et prit sa carte routière de la Charente.

 

- Ah, il faut prendre Malaville à droite puis tourner à gauche, puis encore à droite ! lut-il tout haut.

 

Il rangea sa carte, vérifia derrière lui si la voie était libre, enclencha la vitesse, laissa passer quelques voitures et se glissa dans la circulation. Au carrefour, il tourna à droite sur la départementale.

 

Arrivé à l’embranchement menant à Nonaville sur sa gauche, il ralentit et vérifia la direction sur une pancarte en forme de flèche dont la peinture s’écaillait. Le « a » de Nonaville était effacé, mais c’était bien ça. Derrière la pancarte, un mur bas en pierres sèches séparait la route d’un champ labouré. Un chat noir sortit du fossé et d’un bond souple, sans effort apparent, vint se jucher sur le mur. Michel le regarda avec admiration, la grâce de ces animaux le fascinait. Celui-ci, dans la posture hiératique du sphinx, posait sur lui ses yeux verts et énigmatiques et l’examinait avec une sorte de condescendance hautaine.

 

Il redémarra et quelques minutes s'écoulèrent encore avant qu’il n’arrive à la bifurcation à droite, indiquée sur sa carte routière. Il venait de s’y engager lorsqu’un Dodge 4x4 noir surgit devant lui en sens inverse, et faillit le heurter. Michel freina violemment et le Dodge klaxonna d’un long coup strident. Michel ne put distinguer le visage du conducteur car les vitres du 4x4 étaient teintées.

 

- Connard ! jura-t-il en actionnant la clé de contact de sa voiture qui avait calé. Il y a vraiment des cinglés sur les routes !

 

Il roulait depuis cinq minutes environ lorsqu’il vit un nouvel embranchement sur sa gauche, signalé par une pancarte sur laquelle on lisait, toujours difficilement « Non…ville ». La pancarte indiquait 1,5 km.

 

- Bizarre ! se dit-il à haute voix, il me semble bien qu'au précédent embranchement, il restait déjà 1,5 km !

 

Il tourna le volant pour bifurquer lorsque du coin de l’œil, il vit une ombre noire passer. Un autre chat noir… « ou le même ? » se demanda Michel un peu interloqué. Le chat sauta sur le mur de pierre sèche derrière la pancarte, et lui jeta un regard toujours aussi énigmatique.

 

Une centaine de mètres plus loin, il arriva devant une bifurcation à sa droite. Cette fois, il en était sûr, il était déjà passé là… c’était d’ailleurs à cet endroit qu’il avait faillit se prendre le Dodge de plein fouet…

 

- Purée ! Mais dans quelle direction se trouve cette satanée ville ? maugréa-t-il.

 

Un nouvel examen de sa carte routière lui confirma qu’il fallait bien tourner à droite, mais il hésita... Son intuition sonnait un signal d'alarme au fin fond de son être. Il prit le temps de réfléchir : « J’ai dû me tromper quelque part et je suis revenu à mon point de départ. C’est pour ça… les mêmes kilomètres restant, le chat… ».

 

Sur cette conclusion quelque peu rassurante, il tourna à droite. Quelques secondes plus tard, un véhicule arriva en sens inverse. Il ressemblait en tout point au Dodge qui avait manqué de le percuter à son précédent passage. Même couleur noire, même vitres teintées... Cette fois-ci, il pensa à regarder la plaque d'immatriculation de la voiture : "LU-666-FR" déchiffra-t-il. Le Dodge le frôla en klaxonnant et Michel dut empiéter sur le talus pour l’éviter. Le courant d’air au passage du véhicule fut si fort que l’Audi tangua. Michel sentit une sueur glacée couler le long de sa colonne vertébrale.

 

- Mais comment cet enfoiré a-t-il fait pour se retrouver devant moi ?

 

Très mal à l’aise, il rassembla ses esprits et redémarra. « Il a dû prendre un raccourci ! » pensa-t-il.

 

Cinq minutes plus tard, il se retrouva devant un embranchement à sa gauche où se trouvaient, encore une fois, une pancarte et un mur de pierres sèches. Il sentit monter en lui une bouffée d’angoisse et une brûlure naquit au creux de son estomac.

 

- Merde ! C’est la troisième fois que je prends la même route !

 

Il avait l’impression d’être sur la bande d’une cassette vidéo qu'on rembobinait pour re-visionner toujours la même scène… et il ne fut même pas surpris de voir un chat noir sauter sur le mur, ni, quelques minutes plus tard, de retrouver la même route à sa droite.

 

Arrivé là, il stoppa le moteur. Que faire ?

 

S’il tournait à droite, il était reparti pour un tour, il en était convaincu. Il se sentait perdu, abandonné au milieu de nulle part. Depuis qu’il avait quitté la nationale pour prendre ces petites routes de campagne, il n’avait vu personne. Aucune voiture, aucune habitation, aucun promeneur à qui demander sa route. Rien, à part un fou du volant et un chat noir… Il était incapable de trouver une logique à ce qu’il était en train de vivre, et c’était terriblement perturbant. Il tenta de se calmer et de réfléchir. Il fallait absolument rompre ce cercle infernal, c’était la seule solution. Il décida alors d’aller tout droit.

 

Mais peut-on éviter l’inévitable ? Un véhicule apparut à l’horizon et grossit à une rapidité fulgurante. Le Dodge, à nouveau ! Il serra sa droite le plus possible, mais le véhicule qui fonçait sur lui accrocha son rétroviseur, tout en klaxonnant frénétiquement. Fou de terreur, Michel sortit pour constater les dégâts. Le rétro avait volé à terre un peu plus loin et une profonde balafre courait sur l’aile de sa voiture.

 

- Mais qu'est ce qui m'arrive, nom de Dieu !!? C’est impossible, cette histoire ! Délirant ! Une histoire de fou !!!

 

Il prit son téléphone portable et tenta d’appeler son entreprise, mais il n’y avait pas de réseau. Il jura, pesta, regardant autour de lui. Des champs, des champs à perte de vue… Il prit la bouteille d’eau qu’il gardait à l’arrière de sa voiture et se désaltéra longuement. Puis il fit quelques pas pour évacuer son stress et remonta dans l’Audi.

 

De nouveau sur la route, il ne lança même pas un regard à la pancarte indiquant Nonaville, ni au chat noir sur son mur, quand il repassa une quatrième fois devant. Avec une colère proche de la panique, il appuya sur l’accélérateur et fonça tout droit, dans la direction qu’il supposait être Malaville. L'heure de son rendez-vous était passée, de toute façon. Ce n’était plus la peine de chercher cette ville-fantôme, ni de tourner en rond dans ce labyrinthe habité par un fou furieux qui fonçait sur tout ce qui bouge. A Malaville, ou quelle que soit la ville où il arriverait, il prendrait la direction de Paris et rentrerait chez lui.

 

Il eu alors la curieuse sensation d’être observé, comme si un regard malveillant était posé sur lui. Il jeta un bref coup d’œil dans son rétroviseur. Un véhicule arrivait derrière lui, étrangement familier. C’était le même Dodge 4x4 noir qui se rapprochait de lui à toute vitesse. Il hésita, se demandant s’il ne devrait pas se rabattre sur le côté pour le laisser passer, ou s’il ne ferait pas mieux d’accélérer. A ce moment-là, il se souvint du numéro d’immatriculation, LU-666-FR, et le prononça machinalement à haute voix. Horrifié, il s’aperçut que, phonétiquement, ce numéro pouvait se lire : LU-CI-FER…

 

Ce fut alors que le panneau d’entrée de Malaville apparut à sa droite. Il remarqua que là aussi, le « a » était effacé, le deuxième « a » du mot. Décidément ! Un sourire désabusé lui vint aux lèvres. Il nota aussi que, bien qu’il soit théoriquement entré dans une ville, il n’y avait aucune maison : la route semblait se poursuivre à l’infini. Un rapprochement se fit alors dans son cerveau. Ces « a » qui manquaient dans les noms des agglomérations… Non…ville, Mal…ville. Et si aucune lettre ne manquaient en réalité ? Cette idée lui semblait irrationnelle, mais… tout ce qu’il vivait depuis quelques heures n’était-il pas totalement irrationnel ? En un éclair, il eu la certitude qu’il n’y avait jamais eu de « a », c’était Nonville qu’il fallait lire, une ville qui n’existait pas, et Mal…ville… Malville… la pensée de ce que cela signifiait, et le rapprochement qu’il fit soudain avec la plaque d’immatriculation du Dodge, LUCIFER, le remplit d’une terreur sans nom. Mais il n’eut pas le temps d’y réfléchir, car à cet instant, le Dodge le percuta avec force. Son crâne heurta violemment l’appui-tête. Ignorant la douleur qui irradiait dans sa nuque, le souffle court, il tenta de dévier la voiture vers la gauche pour échapper à ce fou qui le suivait, mais la direction était bloquée…

 

C’est alors qu’il vit, à quelques centaines de mètres devant lui, le ravin et la route qui s’interrompait, juste au bord… Il appuya de toutes ses forces sur la pédale de frein, celle-ci s’enfonça mollement sous son pied, n’offrant aucune résistance. Il essaya d’actionner le frein à main, la poignée joua librement entre ses doigts. Le Dodge le percuta à nouveau et le poussa avec une violence inouïe. Il tenta d’ouvrir la porte pour se jeter hors du véhicule, elle était verrouillée…

 

L’Audi poursuivit sa route dans les airs. Un hurlement de terreur s’en échappa et, en écho, un ricanement démentiel s’éleva et se répercuta de tous les côtés du ravin. Enfin, après plusieurs tonneaux aériens, l’Audi tomba et disparut, engloutie par l’ombre insondable d’un précipice vertigineux.

 

 

*****

 

 

Un chaud soleil d’été inondait le paysage de sa lumière et les trilles des oiseaux s’élevaient vers le zénith. Un petit cabriolet rouge mettait une tache mouvante et gaie dans ce tableau idyllique. Il ralentit et fit halte en face d’un embranchement. Une pancarte en mauvais état indiquait « Nonaville », mais le « a » était effacé. Un chat sortit du fossé et sauta avec élégance et sans effort apparent sur un muret de pierres sèches qui bordait un champ. Le conducteur, une jeune femme, se tourna vers son passager et lui dit « Est-ce qu’on n’est pas déjà passés par là ? ». Elle hésita un instant, perplexe, considérant le chat qui la regardait de ses grands-yeux verts énigmatiques, puis elle haussa les épaules, enclencha la vitesse, tourna le volant, pressa sur l’accélérateur et s’engagea sur l’embranchement.

 

Françoise Verdenne - Besançon, mai 2015