25 janvier 2009
La marraine
Comme ma grand-mère était aussi la marraine de mon frère, toute la famille l’appelait « la marraine ». Elle était grande et sèche, pas vraiment maigre cependant. Qu’elle soit debout ou assise sur une chaise, elle se tenait toujours droite comme un I. Son visage était blanc et ridé, ses cheveux poivre et sel, toujours soigneusement bouclés, sa voix toujours sèche et coupante. Son menton était hérissé de poils noirs et durs qu'elle usait en les frottant à l'aide d'un petit coussinet de cuir chamoisé. Elle portait des lunettes à double foyer, cerclées de métal, qui tombaient au bout de son nez qu'elle avait droit et bien proportionné. Ses yeux étaient vifs, scrutateurs et sourcilleux. Autrefois marrons, ils étaient maintenant délavés comme un ciel d'avril. Ses lèvres, sans couleur aucune, petites et pincées, laissaient souvent tomber un "plaît-il ?" dédaigneux, signifiant qu'elle ne vous avait pas compris, ou plutôt, qu’elle préférait ne pas vous comprendre… Elle s’exprimait d’ailleurs, en toute circonstance, dans un français très châtié. Elle était toujours vêtue de noir et aimait s'asseoir dans son vieux fauteuil Voltaire, près de la fenêtre, parfois brodant, parfois lisant. Elle aimait lire et sa bibliothèque était remplie de romans d'amours ou d'aventures, la plupart très usés mais soigneusement réparés, recouverts de papier marron, leurs titre et auteur annotés à l'encre violette sur la page de couverture.
Très économe, elle prenait garde à tout ce que la famille utilisait ou mangeait, récupérant ce que d'autres auraient jeté, retournant les couvertures usagées, cardant la laine, cueillant à la bonne saison les fleurs de son tilleul, le cumin et les pissenlits dans les champs, les mûres, framboises et prunelles dans la forêt pour ses confitures et son alcool-maison, les noisettes, les fruits de nos arbres fruitiers, cultivant en outre tout ce qu'elle pouvait : carottes, salades, haricots, fraises et groseilles, persil et ciboulette... Elle élevait des poules et des lapins, ainsi qu'un gros chat noir et blanc qu'elle enfermait toutes les nuits au grenier pour attraper les souris qui menaient la sarabande au-dessus de nos têtes.
Cela faisait bientôt trente ans qu'elle dirigeait seule, quasiment à la baguette, les dix ou douze personnes de la maison.
Parfois, assise dans son fauteuil, elle ouvrait sur ses genoux une volumineuse et ancienne Histoire de France cartonnée. Je m'asseyais alors sur le petit banc de bois où elle avait coutume de poser ses pieds, et elle me racontait l'histoire de Frédégonde et de Brunehaut ou me lisait la vie du bon roi Saint-Louis. Souvent, elle s'interrompait et se mettait à rêver. Ses yeux me regardaient mais ne me voyaient plus. Vers quels souvenirs, vers quel passé à jamais disparu s'envolait-elle ainsi ? Elle semblait soudain tellement vulnérable !
Un jour elle se
leva, me prit par la main et m'emmena à l'étage devant la bibliothèque. Ses
vieux doigts agiles volaient d'un livre à l'autre, lissant le dos de celui-ci,
caressant celui-là avec amour. Elle en sortit un, plus mal en point que les
autres.
"La Guerre
des Boutons... C'est Louis Pergaud qui a écrit ce livre. Je l'ai bien connu,
c’était le fils de l’instituteur". Son vieux visage s'éclaira. Elle sourit
et ses yeux pétillèrent. "Tu vois, il est devenu écrivain. Il a écrit ce
livre, et cet autre, là, et encore celui-là. Quand tu seras un peu plus grande,
tu pourras les lire". Puis sa voix se cassa et, surprise, je vis une larme
perler au bord de sa paupière. Elle soupira très fort : "Il est mort bien
jeune, à la guerre, il y a très longtemps... Et mon frère Emile aussi...".
Ce jour là, je réalisai avec stupéfaction que les livres ne poussaient pas comme des légumes dans les bibliothèques, mais qu'ils étaient écrits par des gens et que ces gens avaient été des enfants, avec des rêves plein la tête, des rires dans les yeux et des chansons sur les lèvres... et que la vieille dame avait un jour été une petite fille avec des nattes qui, comme moi, aimait courir dans les champs.
Leirisanne
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