Fugues

Pour fuir le quotidien quand il devient trop pesant...

22 janvier 2009

Instant de vie

Le juke-box jouait une valse de Vienne dans le petit bar où j’attendais patiemment mon train devant un café. Un serveur en costume noir et tablier blanc s’affairait dans la salle, portant en équilibre précaire des plateaux surchargés, fouillant dans la poche de son gilet pour rendre la monnaie à une table, ou utilisant le tire-bouchon au comptoir pour ouvrir la bouteille qu’un client avait commandée… A ma gauche, un groupe d’adolescentes échappées de leur collège faisait un bruit de basse-cour assourdissant, et sans que j’arrive à comprendre pourquoi, elles gloussaient à chaque passage du pauvre serveur dont l’impassibilité faisait mon admiration. D’où vient ce rire pointu et nerveux que les adolescentes laissent fuser à toute occasion ? Autrefois, j’avais sans doute été comme elles… Quelle bénédiction cette légèreté et cette non-conscience du ridicule ! Je les enviais, moi qui cherchait en toute occasion à garder le contrôle, au risque de perdre tout naturel et toute spontanéité...

Je repris la lecture de mon livre sur Staline, annotant de mon crayon-papier les passages que, de retour chez moi, je me proposais de recopier pour enrichir le document sur la Russie, toujours en chantier sur mon ordinateur, que je destinais à mes élèves. Il me fallait vraiment aller de l’avant, si je voulais le terminer avant la fin du trimestre ! Je commençais à m’enliser tout doucement et avec ennui dans la politique extérieure stalinienne en Asie après la deuxième guerre mondiale, lorsque j’entendis deux hommes se quereller à l’autre bout de la salle. Ils parlaient si fort que tout le monde leva la tête pour les regarder avec curiosité et qu’un grand silence se fit dans la salle… « Pauvre con ! Tu f’rais mieux d’mettre les bouts si tu veux pas que j’te foute une peignée ! ». L’homme qui se tenait derrière le bar, sans doute le patron, marcha rapidement vers eux et leur demanda avec autorité de se calmer ou de partir. L’un des deux hommes se leva et dit, en lançant quelques pièces sur la table « J’me barre ! Il est trop nul ! Toute façon, j’ai la dalle ! ».

Je repris ma lecture avec un soupir, mais à ce moment-là, un couple en grande conversation entra dans le bar et vint s’asseoir à la table à côté de la mienne. Ils parlaient avec animation de sous-traiter la fabrication des objectifs antireflet des longues-vues étanches que leur entreprise produisait, et je me dis qu’il y avait bien pires métiers au monde que d’étudier la politique extérieure de Staline !… Cette pensée me réconforta quelque peu. Un coup d’œil à ma montre m’apprit qu’il était enfin l’heure pour moi de me rendre sur le quai, mon train allait entrer en gare. Je rassemblai mes affaires et je sortis dans la grisaille humide de cet après-midi de novembre.

Leirisanne

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