Fugues

Pour fuir le quotidien quand il devient trop pesant...

14 janvier 2009

L’Etoile du Berger

« Contrairement à ce qu'on peut penser,un simple regard peut percer le fond des puits et nous sauver. » Hafid Aggoune

J’avais quatre ans lorsque mes parents entamèrent leur procédure de divorce. A cette époque, je vivais, aimée et choyée, chez mes grands-parents paternels. Un an plus tard, maman obtint ma garde et me confia à sa mère. Je ne connaissais pas ma grand-mère maternelle, n’ayant jamais approuvé le mariage de sa fille, elle ne l’avait pas revue depuis cette date.

Je ne me souviens pas de mon arrivée dans la maison de ma grand-mère. Mon premier souvenir dans ce lieu est celui d’une grande chambre avec deux lits, deux femmes couchent dans un lit et moi dans l’autre avec une très vieille dame qui dort la bouche ouverte. Une mouche vole, vient de temps à autre se poser sur sa joue ou son nez et j’attends en riant intérieurement le moment où la mouche entrera dans sa bouche…

Ensuite, mes souvenirs tournent au cauchemar…

Je suis à la cuisine, devant ma grand-mère et sa bonne, comme si j’étais en jugement. Les petits yeux pleins de malice de ma grand-mère, sa bouche déformée par un rictus et une lippe dédaigneuse, sa tête rejetée en arrière, son double-menton réprobateur, ses épaules levées, tout en elle dégouline de mépris alors qu’elle me considère de toute sa hauteur. Elle me dit que je ressemble à mon père, que je ne vaux pas mieux que lui, que je ne ferai jamais rien de bien dans la vie. A ces mots, Madeleine, la bonne, se met à rire, et je sais qu’elle fait cela uniquement pour flatter sa maîtresse. Tête levée, je regarde ma grand-mère avec rancune et me retiens de pleurer, elle serait trop contente !

Je suis assise à la table de la cuisine devant mon assiette, elle a attaché mon bras gauche au dossier de ma chaise, elle veut que je mange ma soupe de ma main droite, mais je refuse. Elle me frappe, je refuse encore. Elle me menace de me mettre à la cave, je refuse toujours, obstinément.

Elle m’a enfermée à la cave, il y fait nuit noire, je suis assise, recroquevillée sur les escaliers, le plus près possible de la porte. J’ai peur, j’ai vu plein de toiles d’araignée quand elle a ouvert la porte pour me pousser dedans. J’ai très peur des araignées ! Soudain, je sens quelque chose effleurer mon visage, je panique, je frappe la porte avec mes pieds et mes poings en hurlant, mais personne ne vient.

Ce soir je n’ai pas voulu manger l’omelette, l’odeur de graisse me soulevait le cœur. Alors elle m’a envoyée au lit sans souper. Mon estomac gargouille, je n’arrive pas à m’endormir. Tout à coup, la porte de la chambre s’ouvre, il fait nuit, je ne reconnais pas la silhouette qui s’avance. J’ai peur, je fais semblant de dormir, puis je reconnais son parfum « Maman ! » dis-je dans un souffle. Maman me répond tout bas « Chut, pas de bruit sinon on va nous entendre. Je t’ai apporté un morceau de pain, mange ! ».

Je suis assise par terre, devant l’armoire de la salle à manger. J’ouvre une porte et par jeu, je sors une assiette. Ma grand-mère arrive et sans dire un mot, par derrière, elle me frappe vicieusement sur la barrette qui retient ma mèche de cheveux. Comme maman est là, j’en profite et je laisse déborder toutes les larmes que je retiens depuis si longtemps, je suis inconsolable… Maman me prend dans ses bras, me câline et me berce. Ma grand-mère renifle avec mépris en disant « Ses larmes ne sont pas d’or ! », et maman lui répond « Si, pour moi, elles sont d’or ! ».

Je suis punie, privée de repas, je dois rester assise dans le couloir, sur le carrelage. J’entends des bruits de casseroles, d’assiettes et de couverts, de bonnes odeurs me font venir l’eau à la bouche, j’ai faim. La porte de la salle à manger s’ouvre et je vois s’avancer Madeleine. Elle porte un plateau à ma tante qui est malade. Elle passe devant moi sans un regard et prend les escaliers. Quelques minutes plus tard, Joëlle, ma cousine, sort et se dirige vers le garage. Elle aussi passe devant moi comme si je n’étais pas là. Quand je suis en punition dans le couloir, personne n’a le droit de me regarder ni de me parler. C’est comme si j’étais devenue invisible. Je me sens rejetée, insignifiante…

Je pense souvent à papa. Je me souviens quand nous partions ensemble le samedi soir, après son travail, faire du camping. Il montait la tente au bord du lac et allumait un feu de bois, puis il faisait griller des saucisses que nous mangions avec les doigts en riant, alors que la graisse coulait sur nos mains et nos bras. Quand la nuit tombait, il me disait le nom des étoiles. Puis nous dormions, serrés l’un contre l’autre. Le matin, il me faisait chauffer du lait, puis il m’apprenait à nager. Quand j’étais fatiguée, nous faisions du cayak, ou bien il montait sa canne à pêche, la lançait, et tous les deux, en silence, nous guettions le bouchon, bondissant de joie quand il s’enfonçait enfin. Vers midi, on rentrait avec notre pêche que mes grands-parents cuisinaient… C’est si loin tout ça, si loin ! J’ai l’impression que ça s’est passé dans une autre vie. Pourquoi m’a-t-il abandonnée à cette femme ?

Cela fait maintenant trois ans que je suis arrivée dans cette maison. Les jours s’enchaînent et se répètent, différents mais pourtant toujours semblables. Je me laisse couler dans un puits sans fond... Les absences de Maman sont de plus en plus longues, et je n’ai plus envie de lutter, d’ailleurs maintenant, je mange avec ma main droite sans discuter, sans même me souvenir quand ni comment j’ai cédé. J’accepte tout avec fatalisme, après tout, peut-être que je le mérite ? Papa m’a laissée, maman ne vient plus me voir, c’est sans doute qu’ils ne m’aiment plus, alors peut-être que ma grand-mère a raison, si je ne vaux rien, pourquoi m’aimeront-on, pourquoi voudrait-on de moi ?

Et puis un jour, c’est l’effervescence. Ma cousine Joëlle reçoit son fiancé, Pierre. Il vient passer quelques jour à la maison pour faire connaissance avec la famille. Tout le monde s’affaire, on fait le ménage à fond, puis le grand jour arrive. Une petite voiture de sport rouge se gare devant la porte, un homme en sort et Joëlle se précipite dans ses bras. De l’autre côté de la voiture se tient un autre homme, grand et mince, aussi blond que le premier est brun. Il salue ma cousine, elle les fait entrer, les présente. L’ami de Pierre s’appelle Alain. Je me tiens dans un coin de la salle, entre un petit meuble et le mur, c’est ma place préférée, stratégique, de là, je peux tout voir sans qu’on me remarque et puis je suis moins à découvert si jamais ma grand-mère est en colère. Tout le monde bavarde, rit, et j’envie ma cousine si jolie, si à l’aise, si sûre d’elle. Elle fait asseoir ses invités autour de la table, et à ce moment-là, Alain se retrouve en face de moi et me remarque. « Oh, mais on dirait qu’il y a une petite souris, là-bas ! » dit-il en souriant. Toute la famille se retourne, je rougis comme une pivoine… Joëlle explique « C’est ma cousine Françoise, elle a huit ans », puis « Vient donc dire bonjour, toi, au lieu de rester dans ton coin ! » me lance-t-elle. Je regarde ma grand-mère, vêtue de son éternelle robe noire qui lui donne l’air d’une mante religieuse. Son visage et ses yeux me menacent, je n’ose pas bouger. Alain s’approche de moi, se penche, me sourit, et soudain, je ne vois plus que ce visage, ce sourire, ce regard plein de douceur. Il tend la main, me caresse la joue, je suis soudain transportée, comme dans un rêve.

Au fil des jours, gentiment mais fermement et toujours en souriant, Alain prit ma défense et affronta ma grand-mère. Éberluée, j’assistai à ce miracle : ma grand-mère cédait devant lui, elle que jamais personne ne faisait plier ! Elle n’était donc pas toute puissante ? Il devint mon héros, mon chevalier, Saint-Michel terrassant le dragon… Il m’aidait à faire mes devoirs, me racontait ses aventures de petit garçon, m’emmenait marcher dans la campagne, me consolait quand j’avais de la peine… Pendant ce temps, ma cousine filait le parfait amour avec l’élu de son cœur. Ce fut la plus belle semaine de ma vie.

Un an plus tard ma grand-mère mourut et maman me prit enfin avec elle. Le fiancé de ma cousine se tua dans un accident de voiture, et je ne revis jamais Alain. Pourtant il continue de briller dans mon cœur et ma mémoire comme une étoile dans la nuit, comme cette étoile dont me parlait mon père, l’étoile du berger, qui éclaire notre route et nous guide. Ce qu’Alain m’a donné pendant cette semaine de mon enfance est inestimable. En s’intéressant à moi, il me fit exister. Par son attitude, il me montra que je n’étais pas sans valeur, contrairement à ce que disait ma grand-mère, et que je pouvais être aimée. Il me donna confiance en moi, en la vie, en les autres. Mieux encore, grâce à lui, je compris que rien n’est jamais désespéré et qu’il y a toujours une lumière au bout du tunnel.

Leirisanne

 

Posté par Leirisanne à 13:30 - Ecrits divers - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

C'est magnifique. Je ne sais pas vraiment quoi dire d'autre à part que c'est beau.

Une simple personne peut bouleverser un vie.

Posté par Eridann, 27 mai 2009 à 00:25

Merci Eridann :-)

Posté par Leirisanne, 27 mai 2009 à 08:51

J'ai découvert ce (ton?) site (blog?) il y a peu et j'avoue que je prend beaucoup de plaisir à tout fouiller, il y a tellement de chose différente et intéressante. Ça risque de me prendre encore du temps d'en faire le tour.

Merci à toi pour cette mine d'or.

Posté par Eridann, 27 mai 2009 à 23:44

Merci encore Eridann. J'avais un peu laissé tomber mon blog ces deux dernières années, il faudra que je m'y remette plus régulièrement.
Des messages comme le tien, ça me motive :-))

Posté par Leirisanne, 28 mai 2009 à 09:57

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